mardi 24 janvier 2017

Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ?


 
Ce dimanche, le Mémorial de la Shoah accueillait Chris Claremont (scénariste des plus grandes sagas des X-Men), Jean-Pierre Dionnet (Métal Hurlant, Exterminateur 17), l’historien Tal Bruttmann et le journaliste Philippe Guedj pour une intervention de plus de deux heures, " Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? ", donnée en marge de l’exposition " Shoah et Bande Dessinée " .....



Une rencontre qui reposait énormément sur les apports de Claremont au mythe des X-Men, comme en particulier son travail sur le personnage de Magneto.
En accueillant le public (venu en masse, le Mémorial de la Shoah en est d’ailleurs quitte pour placer quelques spectateurs dans une autre salle, où l’intervention est retransmise en direct), le journaliste Philippe Guedj (auteur, entre autres choses du livre Comics: dans la peau des super héros et coréalisateur du documentaire Marvel Renaissance) confesse d’emblée un titre volontairement un peu provocateur avec cet intitulé « Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? ».
Derrière ces mots se cache une idée. Pourquoi les scénaristes de comics, plus précisément de récits super-héroïques, américains et souvent juifs, ont mis plusieurs décennies avant d’oser évoquer la destruction des Juifs d’Europe ? Et d’ailleurs est-ce moral que l’imaginaire fasse, en fin de compte, irruption dans la tragédie bien réelle des camps de la mort ?
A n’en pas douter, l’invitée d’honneur de la tablée est le scénariste et écrivain Chris Claremont, scribe pendant plus de 17 ans de la série Uncanny X-Men. S’il n’est pas celui qui a créé la plupart des personnages, il est celui qui les a modelés, qui leur a donné leurs caractéristiques les plus connues.
Comme l’explique Philippe Guedj dans sa présentation, Claremont est celui qui a fait des X-Men un véritable phénomène culturel. Plus précisément en rapport avec le thème de cette table ronde, Chris Claremont est celui qui, en 1981, a choisi de faire de Magnéto, traditionnel ennemi des X-Men, un juif survivant d’Auschwitz.
Cet apport définira par la suite le personnage et deviendra par la suite la colonne vertébrale de la franchise X-Men au cinéma, dans les films initiés par Bryan Singer.
On rappelle au passage que Claremont est le créateur de Legion, le fils du professeur Charles Xavier, au centre d’une nouvelle série TV lancée d’ici quelques semaines sur la chaine américaine FX.
Au terme de l’introduction, Claremont enchaîne… « J’ai débuté dans les comics pratiquement par accident« … puis il se reprend, revient sur Legion : « Mais de la même manière que lorsqu’on parle de la création des X-Men il convient de rappeler que Jack Kirby travaillait avec Stan Lee.
Et si l’on parle de Légion, il faut souligner que je travaillais avec le dessinateur Bill Sienkiewicz » insiste le scénariste qui reviendra plusieurs fois sur les artistes avec lesquels il a travaillé, en particulier Dave Cockrum et John Byrne, très soucieux de les associer à la création des histoires.
Ce point établi, il explique alors comment il se destinait à devenir comédien. Entre chez Marvel n’était, dans sa tête, qu’un petit boulot en attendant de se faire embaucher comme acteur.
« Finalement, cela s’est avéré bien payé, bien mieux qu’acteur, alors… cela m’a pris des décennies avant de finalement gagner de l’argent comme acteur » explique le scénariste, faisant référence à sa courte apparition dans le film X-Men: Days of Future Past, en 2014.
Sur comment il est devenu le scénariste des X-Men : A cette époque les comics ne marchaient plus très bien.

Nous pensions tous que cela sentait la fin, que probablement d’ici les années 80 ou le milieu de la décennie au plus tard, toute cette industrie serait morte. Parce que tous les titres voyaient leurs ventes s’effriter. Quand je suis arrivé sur les X-Men, il s’agissait vraiment d’une tentative de relancer un concept qui avait échoué par le passé.
Le groupe venait d’être relancé par Dave Cockrum, avec Len Wein dans Giant-Size X-Men #1. Mais Wein a du abandonner le titre presque aussitôt. Et quand Len a demandé qui voulait reprendre le scénario, je me suis pour ainsi dire précipité dans son bureau, prosterné au sol en criant « MOI ! » car j’adorais ces personnages si cools que Cockrum et Wein venaient de créer. Tornade, Colossus, Diablo, Epervier…
Je voulais une chance de jouer avec eux. Et de travailler avec Dave, qui était un artiste que j’admirais. Et Len a dit « oui » !
Forcément, il faut aussi se poser la question de savoir qui ces nouveaux X-Men peuvent affronter.
L’une des premières missions de l’équipe créative ainsi constituée est donc de ramener le principal adversaire de ces héros, Magneto. Claremont se souvient alors de la manière dont le personnage avait été « ruiné » par ses dernières utilisations, en particulier sa dernière apparition que le voyait transformé en bébé :
« En gros, il était désormais confiné au sous-sol du Professeur Xavier… Non, attendez, il était sur Muir Island !
Le sous-entendu était qu’il allait grandir à nouveau naturellement, devenir un être décent et peut-être, potentiellement, un membre des X-Men, d’ici 20 ou 30 ans. Sauf que 20 ou 30 ans dans la chronologie des comics équivaut à 2 ou 3 siècles dans la vie réelle !« .
Peu soucieux de se priver autant de temps de cet ennemi majeur, Claremont de le ramener sans attendre… « Il est revenu à l’âge adulte tout en étant conscient de ce qu’on lui avait fait. Et comme on dit en Amérique, il en était vraiment « pissed off ».
Dans sa première apparition, lors de son évasion de Muir Island, nous l’avons montré en train de battre les X-Men. Plus tard, quand il les rencontre à nouveau, à l’époque où John Byrne dessinait le titre, il les bat encore, ce qui nous amène en Terre Sauvage« .
Sur comment Magnéto fut relié à la Shoah : Dès le début, quand nous avons décidé de le ramener, Dave et moi nous sommes demandés… puis John et moi avons continué de réfléchir en nous posant la question « Qui est Magnéto ? Pourquoi fait-il ces choses ? Est-il né cinglé ? Et si ce n’est pas le cas, s’il a évolué jusqu’à ce point, qu’est-ce qui l’a poussé à ça ? En réfléchissant à ça, je me suis demandé quelle avait été son histoire.

Nous étions en 1977. Magnéto pouvait avoir dans la quarantaine, peut-être la soixantaine, comme Charles Xavier. Cela voulait dire que Magnéto était probablement né à la fin des années 20 ou au début des années 30. Quel évènement significatif s’était-il produit à l’époque qui puisse affecter un européen ?
A l’évidence c’était la Seconde Guerre mondiale ! Qu’est-ce qui pouvait l’avoir rendu aussi « anti-establishment », fait de lui un défenseur si radical d’une minorité ? La réponse, pour moi, était la Shoah. »
Mais toute ce préambule, après avoir raconté comment Claremont est entré chez Marvel à la suite d’un stage mène à une question logique, puisque la vision du jeune Magnéto dans les camps de la mort est celle qui ouvre le film de Bryan Singer : Chris Claremont s’est-il reconnu dans ces films ?
L’auteur esquisse un sourire en coin, qui sera d’ailleurs sa marque de fabrique pendant le reste de la séance. L’air attentif, calme, il pourrait parfois sembler perdu dans ses pensées mais il est au contraire concentré sur la traduction simultanée de ce qui se dit.
Bien souvent il devance ses interlocuteurs avec une petite mimique explicite qui indique déjà au public s’il s’agit, pour lui, d’une bonne expérience ou d’une mauvaise.
Quand on lui demande si le film de Singer lui a rendu justice, Claremont ne peut retenir un éclat de rire qu’il surjoue ensuite, imitant un « génie du mal ». Le scénariste explique : « En fait, tout cela est de ma faute ! A l’époque Marvel négociait avec Lauren Shuler Donner et la Fox pour produire les X-Men. Je venais juste de prendre le poste de directeur éditorial. Nous avons tenu une réunion avec Lauren et Bryan Singer. Ils étaient très enthousiastes, ils adoraient le concept.
Mais dans les mois suivants, la production du film est pour ainsi dire parti en vrille. Disons même qu’il était carrément mort. Parce qu’ils n’arrivaient pas à trouver une manière de faire fonctionner l’histoire. Ils ne trouvaient pas la façon de rendre le projet différent des autres films, disons du Punisher ou de Superman. »
« Alors j’ai écrit un mémo, en 1998, expliquant à la Fox : « Bon, voici tout ce que les X-Men sont… Ce ne sont pas des « super-héros », ils ne l’ont jamais été. Ce sont des ados, des étudiants. Ce sont de jeunes gens qui tentent d’accepter leurs pouvoirs, dans un monde auquel ils font peur. Ce sont les Autres. Ce sont des outsiders.
Ce sont des gens au sein d’une communauté qui n’est pas à l’aise avec leur présence […] Vous devez voir cela comme l’Amérique devant apprendre à accepter ses citoyens noirs, comme se poser la question – quand on vit dans une communauté majoritairement caucasienne – d’être juif, d’être gay, d’être noir, d’être musulman, d’être l’Autre.
Comment vous sentiriez vous ? Si vous regardez ça sous cet angle, vous aurez des histoires, des arches narratives, des intrigues, des personnages… pas des évènements, les événements découleront des personnages« . Et Claremont d’expliquer comment cette présentation a fait mouche auprès de la Fox et de Bryan Singer. Le scénariste en revient alors à cette fameuse scène d’ouverture avec Magnéto dans un camp.
Quand il l’a vu à l’avant-première, en 2000, il a considéré ces premières minutes comme « une vision viscérale de la chose. Je me suis dit que c’était vraiment bon, que cela fonctionnait, que c’était vraiment ça que j’essayais de refléter dans les comics… et puis le film a continué… et a pris une toute autre direction. Mais pendant ces deux ou trois premières minutes, c’était bien ! ». Tout en flegme et en petit sourire, Claremont signale ainsi qu’il ne s’est guère reconnu dans le reste…
La première heure de la conférence s’engage ainsi dans un format assez spécial, avec des réponses assez longues et détaillées de la part des participants (un peu moins de 20 minutes pour la première prise de parole de Chris Claremont), ce qui donne dans un premier temps l’impression que les intervenants n’échangent guère, en tout cas au début.
Lancé par Philippe Guedj, Jean-Pierre Dionnet, scénariste et grand amateur de comics, détaille alors la création de Captain America en 1941, à une époque où l’Amérique n’est pas encore entrée en guerre et où, pourtant, le vengeur étoilé tabasse déjà Hitler.
Captain America n’aurait-il pas été bien placé pour dénoncer l’Holocauste ? Dionnet répond que « c’est un peu plus compliqué que cela. Pour les juifs américains, qui sont coupés de leurs familles là-bas, ils savent que les choses se passe.
C’est très bien dit par Will Eisner dans son roman graphique A Life Force, publié après Un Contrat avec Dieu. Ils savent que les choses se passent. Mais ils ne savent pas tout. Il y a des photos des camps de concentration qui circulent dès 1939, auxquelles personne n’a cru« .
Dionnet rappelle alors fort justement comment on tente de lire aujourd’hui ce conflit avec une grille de lecture morale, alors qu’en fait il faut comprendre qu’à ce moment-là le capitalisme et une certaine forme de cynisme ont déjà court. Et d’évoquer les liens troubles que George Bush I, patriarche de la famille et père de deux futurs présidents des USA, entretient avec les Allemands : « On est dans un monde qui n’est pas un monde moral. Ce qui se passe c’est que Kirby et Simon font un peu ce qu’ils veulent.
Donc très très tôt ils décident, alors que c’est mal vu, de s’attaquer à Hitler. En conséquence de quoi, il parait même qu’ils font attaquer dans la rue par des gens qui leur disent « n’embêtez pas Hitler !« .
Et, de fait, Captain America est bien le principal héros qui attaque Hitler avant que la guerre commence (pour les Américains). Les autres, ensuite, s’y mettront mais ils n’iront jamais bien loin.
Dionnet renchérit : « Kirby, je l’ai assez bien connu, était quelqu’un d’habité. Il a eu en gros trois périodes, la période avec Joe Simon, la période avec Stan Lee et enfin la période où il était tout seul. C’était un médium, quelqu’un à qui les idées venaient comme ça, d’un bloc.
Il écrivait et dessinait en même temps. Il allait à toute vitesse. Parfois il jetait les pages en trop. […] Avec Joe Simon il a encore de l’humour. Avec Stan Lee, il s’intéresse aux personnages secondaires, disons un peu, « qu’est devenue la fiancée du héros ? ».
Et quand il est seul, qu’il fait le Fourth World, ça s’écroule parce que c’est trop cosmique, c’est trop grand. Mais il va s’attaquer à la Shoah à sa manière, jamais directement.
Il n’est pas intéressé par le monde réel. Dans toute sa vie il ne fera qu’une vraie histoire autobiographique dans toute sa vie, une histoire de 12 pages où il raconte sa jeunesse. En fait Kirby va travailler dans un autre monde, dans la parabole« .
Et de citer ainsi les exemples de Docteur Fatalis (dans les pages des Fantastiques) ou de Darkseid (dans le Fourth World) comme des équivalents d’Hitler et du nazisme.
Au bout de l’estrade, l’historien Tal Bruttmann pourrait être une sorte de « caution du réel » dans cette discussion, celui qui fuit la fiction. Au contraire, il est lui aussi un fin connaisseur des comics et sa double casquette lui permet de faire certains recoupements. Il insiste sur le fait qu’en 1941 les Etats-Unis sont isolationnistes.
Les cartes sont brouillées. « Lindbergh, le héros de l’aviation américaine est pro-allemands, voire pro-nazis ! Donc faire une couverture comme ça en 1941, ce n’est absolument pas anodin. C’est prendre un parti qui n’est pas celui de la majorité« .
Il faut bien entendu attendre Pearl Harbor pour que les choses changent véritablement. L’historien insiste alors sur le fait que la question des camps et du sort des juifs est très complexe et se réfère au roman Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay, qui témoigne de la situation, du comment sont perçues les choses à l’époque.
« On sait des choses, mais des bribes de choses. En fait on ne sait pas grand-chose. Et les représentations sont intéressantes parce qu’on parle des camps et c’est l’immense malentendu qui commence pendant la guerre et qui perdure jusqu’à aujourd’hui, c’est de croire que les camps de concentration concernent les juifs alors que, dans les politiques nazies, ils n’ont jamais concerné les juifs. Ce ne sont pas des camps.
Ce sont des lieux où les juifs arrivent et où on les assassine pour la plupart immédiatement. Autrement dit la question initiale qui est le titre de cette journée, « Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? », tout simplement parce que libérer Auschwitz, cela ne change pas le sort des juifs. Il y a des prisonniers à Auschwitz, certains sont juifs, mais l’immense majorité sont immédiatement assassinés« .
Tal Bruttmann explique ainsi que, dans un contexte réaliste, si Captain America avait pu arriver à Auschwitz, il aurait été trop tard de toute manière. Et Bruttman de citer Wolverine #32 (2005) par Mark Millar et Kaare Andrews, dans lequel Wolverine se retrouver enfermé à Sobibor en 1942 sans pour autant pouvoir changer grand-chose au cours de l’Histoire.
Un autre élément de réponse apporté par l’historien est qu’à ce moment-là, dans les comics ou sur d’autres supports, on est préoccupé surtout par l’effort de guerre américain avant d’être préoccupé par le sort des populations étrangères.
A un moment de la discussion La bête est morte, fameuse bande-dessinée de Calvo, intervient dans la discussion. Dionnet reprend alors le micro pour parler de toute son affection pour cette œuvre qui, dans quelques cases, représente par ailleurs les camps mais avec le peu d’informations dont les gens disposaient en 1944, ce qui explique d’ailleurs peut-être une raison du malentendu de l’époque :
« En fait cette représentation fait penser aux camps où les américains mettaient les japonais, où personne n’est mort sauf quelques personnes qui sont mortes de vieillesse ou de maladie. Cela démontre que Calvo, qui est en France, dans la clandestinité, n’a aucune idée que les camps de concentration sont des camps de la mort« . Lui, il pense aux camps de concentration qu’on trouve de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à dire de vrais camps de regroupement, certainement peu agréables et motivés par des raisons racistes (les intervenants présents ne manqueront pas de souligner comment l’Amérique enfermera plus facilement ses citoyens de descendance asiatique que ceux qui ont des racines ou des obédiences allemandes).
Ce qui donne sans doute aussi quelques clés de compréhension sur la manière dont une partie des auteurs américains pouvait envisager les camps européens. Dionnet prend alors le temps de parler de la bête est morte (l’une des inspirations d’art Spiegelman pour Maus), « un des cauchemars de sa vie« , une œuvre dont il rêvait de produire une adaptation en dessin animé, tout en se heurtant à la difficulté de donner du mouvement à des personnages parfois si mignons alors qu’ils font des choses terribles.
Dionnet évoque alors une soirée de brainstorming avec l’anglais Neil Gaiman pour tenter de repenser le concept de façon symbolique ou magique, sans finalement y arriver.
D’où là aussi un autre élément de réponse. Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ?
Parce qu’il fallait arriver à représenter la chose sans la banaliser. Claremont, à son tour, rebondit sur l’idée. Peut-être aussi que les auteurs de comics, comme l’opinion américaine dans son ensemble à l’époque, se sont relativement intéressés à l’idée qu’on mette des gens dans des camps en Europe justement parce qu’au même moment, aux USA, on enfermait des citoyens américains avec une facilité déconcertante, simplement parce qu’ils étaient asiatiques. S’interroger sur l’un serait revenu à s’interroger sur l’autre, quand bien même il ne s’agissait pas de camps d’extermination, et à se regarder dans le miroir d’un fond de racisme.
Une autre histoire très discutée pendant le débat sera The Master Race, parue en 1955 dans Impact #1, chez EC Comics, qui contourne la représentation en faisant se croiser dans le métro un survivant des camps et son tortionnaire.
Claremont reprend la parole pour marteler le discours qu’il a voulu faire passer à travers les X-Men, un message universel, qui défie les époques et les groupes confrontés les uns aux autres : « Mon idée est que… Nous devons regarder de l’autre côté de la table et nous faire à l’idée qu’il y a des gens qui ne sont pas comme nous.
Et nous devons nous demander si c’est un problème ou non. Est-ce que nous acceptons ces gens qui ne nous ressemblent pas ? Est-ce que nous acceptons de les regarder, de leur donner notre attention ? Ou bien, par méfiance, préférons-nous construire un mur ? Une série comme les X-Men était l’occasion d’aborder directement ce genre de questions.
Et si on regarde bien, c’est l’une des questions sur lesquelles les Etats-Unis ont été construits. C’est une nation littéralement bâtie par des gens qui bannis d’ailleurs, à qui l’on a dit « vous n’êtes plus les bienvenus ici, trouvez-vous un autre endroit où aller.
Le problème étant que dès qu’ils se sont trouvé un endroit, ils ont reproduit le schéma et s’en sont pris à d’autres personnes en leur ordonnant d’aller ailleurs ! C’est une problématique que nous connaissons depuis l’origine, à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui encore : comment regardez-vous vos voisins ? Est-ce que vous les traitez comme vous aimeriez qu’on vous traite ou au contraire vous préférez les voir comme des Autres ?« .
Comme l’explique alors Claremont, c’est une question qui explose au visage de Magnéto dans Uncanny X-Men #150, quand il est sur le point de s’en prendre à la jeune Kitty Pryde et qu’il voit qu’elle porte une étoile de David. Il réalise alors qu’elle est juive et qu’il est sur le point de reproduire ce qu’on lui a fait, ce qu’il a vécu, sur une enfant juive, qu’il est devenu ce qu’il a combattu. « Mais la réalité c’est que c’est un défi auquel nous devons tous faire face dans notre vie… »
La mention par Philippe Guedj du procès du nazi Adolf Eichmann en 1961 comme le jalon possible d’une prise de conscience fera aussi réagir les intervenants de diverses façons. Tal Bruttmann explique alors que selon les pays ce procès a connu un certain retentissement ou pas. Eichmann fait également réagir Claremont : « Vous devez comprendre une différence fondamentale.
Nous parlons comics. Nous parlons de Captain America donnant des coups de poing à Hitler, de Superman le capturant pour l’emmener devant la Cour Internationale… (Il prend alors une voix tonitruante pour imiter Superman se confrontant à Hitler).
« Etes-vous vraiment la Race Supérieure ? » C’est du mélodrame, c’est écrit en lettres capitales. Alors que quand on compare à la réalité qu’était Eichmann, c’était… (il prend cette fois une petite voix timide) « Je faisais juste mon travail ! J’ai ajusté des chiffres et j’ai poussé un bouton. Derrière les chiffres il y avait des exécutions, mais je n’y suis pour rien…« .
Finalement l’horreur du réel est que les actes ont été organisé par des bureaucrates qui se sont contentés d’être le plus efficace possible, le plus rapide, pour envoyer des « colis » vers leur destination finale. Et Claremont d’insister :
« La plus grande des obscénités c’est que personne n’est venu déclarer de façon théâtrale « nous allons commettre un génocide ! ». Non, ils se sont contentés de dire « on va effacer des chiffres« .
Si vous regardez le procès Eichmann, c’est le contraire d’un super-vilain. C’est un petit bonhomme sans envergure qui dit « je suis juste un bureaucrate, je faisais juste mon travail« . Et ça, aussi, cette dimension si ordinaire de l’horreur, c’est sans doute quelque chose que les comics ont du mal à retranscrire sans la théâtraliser.
Le procès d’Eichmann en 1961 tombe aussi au moment où Stan Lee et Jack Kirby relancent l’univers Marvel. Philippe Guedj lance alors la question de savoir si cela aurait pu être une influence derrière la création des X-Men. Dionnet doute : « Je pense que Kirby était maitre de son univers et que Stan Lee y apportait quelque chose.
Je pense que Ditko était assez maitre de son univers et que Stan Lee lui apportait également quelque chose. Ce que Stan Lee voulait faire, c’est coller aux évènements, à plus forte raison parce qu’il donnait alors des conférences dans des universités.
Alors il voulait parler de la drogue quand tout le monde parlait des jeunes qui se droguaient. On restait assez en surface. […] La bande-dessinée à ce moment-là ne se sent pas concernée« . Passé un moment, le côté formel des premières prises de parole s’estompe et les intervenants commencent alors plus facilement à rebondir les uns par rapport aux autres.
Dionnet, lecteur de comics contemporain des premiers épisodes des X-Men de Claremont mais aussi familier de Kirby, fait ainsi part de sa réaction de fan quand il a découvert pour la première fois que Magnéto était désormais un survivant des camps de la mort, réaction que sera, d’abord, que les créateurs du personnage, Stan Lee et Jack Kirby, n’avaient pas prévus d’en faire cela, avant de réaliser l’intérêt de la chose.
Avec un petit esprit de provo, ce grand amateur de comics s’adresse alors à Claremont et dit « Chris, on peut dire de lui quelque chose qui est à la fois un compliment et qui n’est pas un compliment. C’est qu’il écrit des comic-books. OK. Une partie de son public sont des geeks, des crétins absolus, c’est à dire des gens qui disent « oui pourquoi on a changé la taille de la chaussure de tel personnage« .
Vu l’implication de Dionnet dans l’histoire de la bande-dessinée et des comics, on comprendra qu’il faut contextualiser tout cela, d’autant que ce n’est pas si différent de sa première réaction aux changements apportés à Magnéto. Dans le contexte, c’est plutôt comique et à prendre avec un peu de recul. Et Dionnet de poursuivre :
« Une chose qui m’a fasciné, c’est que lorsque Chris a fait ses épisodes sur les camps de la mort, on a vu des gens tomber des nues : « Whoa ? Il y a eu des camps de la mort ?« .
Puis Dionnet commence alors de parler d’un article paru dans… Comic Box, dont on ne saura jamais s’il s’agissait de le citer en bien ou en mal (dans le doute on espère que c’était la réponse A, quand même, puisque c’est un ami du magazine) car à ce moment-là Chris Claremont l’interrompt et le reprend sur ce qu’il vient de dire :
« A l’époque, Uncanny X-Men n’avait pas un public de geeks, c’était la BD la plus lue aux Etats-Unis. Nous avions la possibilité de toucher un public de plus en plus large à chaque numéro. Une chose que nous avons réalisé c’est que le fait de présenter des points de vue divergents étaient très appréciés par le public.
Il y avait une synergie entre les histoires et les audiences. C’est pour cela que l’on a fait ça avec Magnéto et que l’on poussé la chose encore plus loin. Mais le noyau de l’idée, de la série, c’est bien de se poser la question de comment se comporter face à ceux qui sont différents.«
Désirant poursuivre sur Magnéto et son évolution, Philippe Guedj sort alors un recueil de la minisérie Magneto: Testament dans laquelle Greg Pak a poussé encore plus loin la représentation de la jeunesse du personnage dans les camps. Mais avant qu’il ait terminé de demander à Chris Claremont, celui répond par une mimique et un petit grondement qui vaut toutes les réponses. La salle rit de façon complice.
Le scénariste s’explique cependant sur la gêne que lui inspire ce projet : « La question que je me posais quand j’écrivais les X-Men c’est, comment raconter ça. Et je pense que j’avais un manque de foi en ma propre capacité à raconter cette histoire.
J’avais l’impression que si je racontais vraiment dans le détail le séjour de Magnéto dans les camps… N’étant pas un dessinateur moi-même, j’avais peur de ne pas avoir le talent nécessaire pour décrire assez bien les choses pour qu’un dessinateur puisse leur rendre justice. J’ai décidé d’éviter. A une exception près, une histoire dessinée par John Bolton, qui a su représenter la réalité de la façon que j’espérais.
Pour moi, ce n’était pas de la fiction. Alors j’ai préféré éviter les histoires représentant trop précisément Magnéto dans les camps, de peur que nous ne soyons pas à la hauteur.
D’un côté je n’étais pas assez près du sujet pour lui rendre justice. Et à l’inverse je n’en étais pas assez éloigné pour écrire avec assez de recul« .
Et finalement c’est dans ce moment-là que le scénariste apportera sans doute la réponse au titre de cette table ronde.
Pourquoi les auteurs des super-héros n’ont-ils pas plus représentés cette réalité ?
Sans doute par une forme de pudeur, de peur de ne pas être à la hauteur du défi représenté.
On ajoutera, nous, à cette entrevue bien plus riche, bien plus longue que ce que nous relatons ici, que si les super-héros pas libéré Auschwitz, c’est aussi, peut-être, parce que si les aventuriers costumés y arrivaient se poserait alors inexorablement l’autre question, savoir pourquoi la fiction arrive à réussir là où la réalité a échoué.

Xavier Fournier

L’exposition Shoah et bande dessinée se poursuit au Mémorial de la Shoah jusqu’au 30 octobre 2017.
Source ComicBox
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